Anorexie boulimie et psychomotricité : réhabiter son corps

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Anorexie, boulimie et psychomotricité : réhabiter son corps

Ton thérapeute travaille tes pensées, ta diététicienne travaille ton assiette. Et ton corps vécu, celui que tu n'arrives plus à sentir ? Il reste souvent le grand oublié de la prise en charge.

Je vais être honnête avec toi dès la première ligne : je n'ai jamais fait de psychomotricité. J'ai découvert que ça existait pour les troubles alimentaires il y a quelques années. J'avais un appel avec une fille avec qui j'étais hospitalisée qui m'a raconté qu'elle avait été suivie par une psychomotricienne lors de son hospitalisation. Et que ça l'avait tellement aidée qu'elle avait décidé d'en faire son métier. Elle était en études de psychomot à ce moment-là. (Justine, si tu passes par là : c'était toi !)

Et honnêtement je ne savais pas. Le psychomotricien, je le rangeais quelque part entre « c'est pour les enfants » et « c'est pour la rééducation après un accident ». Je n'imaginais absolument pas qu'on puisse travailler un TCA avec ça.

Depuis, j'ai entendu énormément de personnes me dire exactement la même chose : la psychomot les a aidées. Vraiment aidées. Et je réponds toujours pareil, avec ma tête de vieille : de mon temps, il n'y en avait pas. Dans mon parcours de soins, personne ne m'en a jamais proposé. Alors j'ai testé la sophrologie, la kiné, l'ostéo, la kinésiologie, l'hypnose, l'acupuncture, l'homéopathie. Mais jamais ça.

Ça a changé, et tant mieux. Aujourd'hui les psychomotriciens font partie des équipes dans beaucoup d'unités spécialisées et d'hôpitaux de jour. Si on t'en propose, tu as de la chance.

Parce qu'il y a un truc que personne ne t'explique quand tu tombes dans un TCA : ton thérapeute travaille tes pensées, ta diététicienne travaille ton assiette, ton médecin travaille tes analyses. Et ton corps ? Ton corps vécu, celui que tu habites vingt-quatre heures sur vingt-quatre, celui qui te fait horreur devant le miroir, celui que tu ne sens plus ? Il reste souvent le grand oublié de la prise en charge.

C'est exactement là que se place la psychomotricité.

La psychomotricité, c'est quoi au juste ?

La psychomotricité travaille le lien entre ton corps, tes émotions et tes pensées. On appelle ça la médiation corporelle : on passe par le corps pour aller toucher ce que les mots n'atteignent pas.

Le psychomotricien est un professionnel paramédical, diplômé d'État. Son objectif n'est pas de te muscler, de te faire bouger ou de te rééduquer un geste. Son objectif, c'est de t'aider à redevenir présente à ton propre corps.

Ce n'est pas de la biologie. On ne parle pas de ton poids, de tes courbes ou de tes analyses. On parle de la façon dont tu habites ton enveloppe. De ce que tu sens, ou plutôt de ce que tu ne sens plus.

Non, ce n'est pas du sport (et c'est fondamental)

Je préfère le dire tout de suite et très fort, parce que je sais comment fonctionne un cerveau en TCA. Le tien va immédiatement chercher l'angle « activité physique ».

Alors non.

En psychomotricité, le mouvement n'a aucune finalité de sport. Zéro. Il ne s'agit ni de se dépenser, ni de compenser quoi que ce soit, ni de « bouger sainement ». Il n'y a pas de chronomètre, pas de répétitions à compter, pas de performance à atteindre. Personne ne mesure ton efficacité.

Un geste, en séance, sert à sentir. Point.

Si un jour une séance de psychomotricité se met à ressembler à un cours de gym, à te donner des objectifs de mouvement ou à réveiller ce besoin de te dépenser, ce n'est pas la bonne personne.

Pourquoi ton corps et ta tête ne se parlent plus

Tu ne sens plus rien, et c'est le trouble qui l'a voulu

Il y a un mot pour ça : l'intéroception. C'est ta capacité à percevoir ce qui se passe à l'intérieur de toi. La faim, la satiété, la fatigue, le froid, le cœur qui s'accélère, la boule dans le ventre.

Dans un TCA, cette boussole se dérègle. Au début tu ignores les signaux volontairement. Puis tu les ignores par habitude. Et un jour, tu ne les entends carrément plus. Ton estomac crie et tu n'entends rien. Tu es épuisée et tu continues.

Ce n'est pas de la mauvaise volonté. C'est le trouble qui a coupé le fil, parce qu'un corps qu'on ne sent pas est un corps qu'on peut contrôler.

Le travail psychomoteur consiste à rebrancher ce fil, doucement. Sentir avant de comprendre. Ressentir avant d'interpréter.

Le miroir te ment, et tu le crois

La dysmorphophobie, c'est cette peur excessive liée à une perception déformée de son propre corps. Ton cerveau te raconte une histoire sur ta silhouette, et cette histoire est fausse. Sauf que toi, tu la vis comme une évidence absolue.

J'en ai parlé en détail dans mon article sur la dysmorphophobie et les troubles alimentaires, donc je ne rallonge pas ici.

Ce qui m'intéresse, c'est l'approche de la psychomotricité : plutôt que de discuter à l'infini avec ton TCA (qui est un menteur professionnel, et un menteur très convaincant), on passe par le concret. Le toucher. Le poids de ton corps sur le sol. La sensation d'un tissu. La place que tu occupes réellement dans une pièce.

On arrête d'argumenter avec le reflet. On revient à ce qui se sent.

Ce que tu travailles vraiment en séance

Ton schéma corporel, cette carte devenue floue

Le schéma corporel, c'est la carte que ton cerveau a de ton corps. Où tu commences, où tu t'arrêtes, comment tes membres s'organisent dans l'espace.

Dans les TCA, cette carte se brouille. Tu te vis en morceaux. Tu ne sais plus très bien où sont tes limites, ni combien de place tu prends (spoiler : jamais celle que tu crois).

Le travail consiste à redessiner ces contours. Ça passe par des pressions, des enveloppements, des exercices d'équilibre, du travail sur les appuis. L'idée derrière : te redonner un sentiment d'unité. Tu n'es pas un assemblage de zones à corriger, tu es un corps entier.

Et si tu veux mesurer à quel point ce travail compte, va lire ce que le trouble fait vraiment à ton organisme dans mon article sur les conséquences de l'anorexie.

Ton tonus, cette armure que tu portes sans le savoir

Regarde tes épaules, là, maintenant. Elles sont montées, non ?

L'anxiété se loge dans les muscles. Un corps en TCA est souvent un corps sur le qui-vive en permanence, contracté, prêt à encaisser. Tu ne t'en rends même plus compte, tellement c'est devenu ton état par défaut.

C'est une erreur. Ça demande de la patience et de la répétition. Mais ces petits trucs-là, mis bout à bout, ils font une différence.

À quoi ressemble une séance

On m'a rapporté que ça commence souvent par un temps calme, un travail sur la respiration, une manière de revenir dans le moment présent. Ensuite, ça dépend beaucoup du praticien, chacun a ses outils.

Parmi les médiations que l'on retrouve le plus souvent :

  • Des exercices d'identification des émotions
  • De la relaxation et du balayage corporel
  • De la gym douce et de l'expression corporelle
  • Des exercices théâtraux
  • Parfois, dessiner son corps

Ça peut te sembler enfantin. Ça ne l'est pas. Ces médiations servent à faire sortir ce que ta parole n'arrive pas à formuler.

Et si je ne veux pas ?

Alors tu ne le fais pas.

Rien n'est obligatoire. Le toucher thérapeutique se fait avec ton accord explicite, jamais par surprise. Le miroir, si on te le propose un jour, ça se fait par étapes minuscules, et seulement quand tu es prête. Tu peux dire stop, à n'importe quel moment, sans avoir à te justifier.

Ce point-là est plus important qu'il n'en a l'air. Quand tu as passé des années à subir ton corps, à te le faire commenter, peser, mesurer, le fait de reprendre la main sur ce qu'on lui fait est en soi une partie du soin.

Anorexie ou boulimie : le même travail ?

Le socle est le même. La façon d'y entrer, non.

Quand la restriction domine, tout est organisé autour du contrôle. Ton corps est devenu un objet à dompter, et lâcher un centimètre de cette maîtrise ressemble à un gouffre. Le travail va plutôt chercher du côté du relâchement, des sensations simples, de la chaleur, de la douceur, du fait de sentir sans immédiatement analyser. C'est effrayant, parce que sentir à nouveau, c'est aussi sentir la faim revenir. Et ça, si tu es passée par là, tu sais que c'est un vertige à part entière (j'en parle dans les compulsions alimentaires après l'anorexie).

Quand il y a des crises, l'enjeu se déplace. Ce n'est plus le contrôle, c'est la submersion. Le corps envoie des signaux avant que la crise n'arrive : une tension qui monte, un vide, une agitation. Sauf que tu ne les lis pas, ou trop tard. Le travail corporel sert à créer un espace entre l'émotion et le geste. Pas pour te contrôler davantage, on est bien d'accord. Pour que la crise ne soit plus la seule sortie possible. Et là encore, les vécus sont très différents d'une personne à l'autre.

Dans les deux cas, tu as divorcé de ton corps. Le TCA n'est pas le même, la rupture, si.

Comment y accéder concrètement

En structure, c'est le plus simple. Les unités spécialisées TCA et les hôpitaux de jour intègrent souvent un psychomotricien à leur équipe. Tu le retrouves aux côtés des psychiatres, psychologues, diététiciens. Dans ce cadre, c'est inclus dans ta prise en charge.

En libéral, c'est plus compliqué. Les séances sont rarement remboursées par la Sécurité sociale hors structure, certaines mutuelles participent. Renseigne-toi avant de t'engager, ça évite les mauvaises surprises.

Vérifie qu'il connaît vraiment les TCA

C'est le conseil que je répète pour n'importe quel professionnel. Ce n'est pas de la méfiance gratuite. J'ai croisé sur mon chemin une infirmière, une psychologue, un généraliste et une acupunctrice reconnue qui m'ont dit des choses catastrophiques. Aucun n'était mal intentionné. Ils ne connaissaient simplement pas les troubles alimentaires, et une phrase maladroite sur un terrain comme le nôtre, ça fait des dégâts.

Pose la question franchement au premier rendez-vous. Un bon praticien ne le prendra jamais mal.

Et comme pour le reste, il n'y a pas de thérapie miracle. La guérison, c'est une accumulation de petites choses. Certaines t'aideront énormément, d'autres ne te parleront pas du tout, et c'est très bien comme ça. On est tous différents, chacun son chemin.

Si tu ne sais pas par où commencer pour trouver les bons professionnels, j'ai fait un tour d'horizon complet dans troubles alimentaires : qui consulter ?

Ton corps n'est pas ton ennemi. Il n'a jamais été le problème. Il attend juste que tu reviennes.

Mathilde
L'autrice
Mathilde, rescapée de l'anorexie

Je partage ici ce qui m'a aidée à sortir de l'anorexie, sans filtre de la maladie. Je ne suis ni médecin ni professionnelle de santé : mon témoignage ne remplace pas un suivi médical adapté à ta situation.

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