Ce que c’est vraiment de se battre contre un trouble alimentaire

Ce que c’est vraiment de se battre contre un trouble alimentaire

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J’ai décidé d’écrire cet article au cas où certaines personnes pensent encore que les troubles alimentaires sont juste une période passagère d’une petite fille capricieuse en pleine crise d’adolescence qui veut attirer l’attention. C’est un préjugé complètement faux ! D’autant plus que les hommes sont également touchés et les troubles alimentaires peuvent apparaître à n’importe quel âge !

Cet article sera intéressant pour les proches d’une personne anorexique ou boulimique afin de mieux comprendre l’enfer que le malade traverse au quotidien. Mais le récit qui va suivre pourra conformément aider les personnes souffrants elles-mêmes de troubles alimentaires. Peut-être qu’elles se reconnaitront et se sentiront moins seules. Mais elles devront surtout se dire que j’ai vécu tout ce que je m’apprête à raconter et surtout que j’en suis sortie ! Ainsi, si moi je l’ai fait, tout le monde peut en guérir ! La guérison est possible !

Pendant 4 ans, j’ai vécu jours et nuits avec l’anorexie mentale, et en outre, j’ai connu une période de boulimie à la fin de mes troubles alimentaires. Alors je sais ce que c’est de vivre avec un trouble alimentaire. Ce récit est propre à mon histoire mais beaucoup de patients éprouvent les mêmes peurs, sentiments et étapes dans le processus de guérison.

Manger

Manger : tout être humain mange chaque jour, et ce plusieurs fois dans la même journée. C’est un besoin primaire, tout à fait normal. Pourtant, quand on souffre d’un trouble alimentaire, manger est une épreuve terrifiante. Lorsque j’étais malade, j’étais à peine levé que je songeais à ce que j’allais manger au petit-déjeuner. Je devais connaître la contenance calorique exacte de chaque aliment pour me rassurer. Si je ne savais pas la teneur énergétique, alors je ne prenais pas le risque de manger. À peine je sortais du petit-déjeuner que je pensais déjà à ce que j’allais déjeuner le midi. Tout était préalablement planifié des heures avant chaque repas. Généralement, c’était toujours les aliments identiques, dans le même lieu et à la même heure. S’il y avait le moindre changement (un retard dans mon repas, un invité surprise, une impossibilité de manger seule dans l’endroit qui me rassurait), dès lors c’était la catastrophe. Je devenais hors de contrôle, tétanisée par la panique et l’imprévu. Comme-ci ma vie en dépendait. Et je ne dramatise pas. Vraiment, les imprévus lorsqu’on souffre de trouble alimentaire sont des véritables dangers de mort. La moitié des personnes souffrant de troubles alimentaires ont déjà fait une tentative de suicide. Et malheureusement, dans les 10 % de décès, beaucoup ont recours au suicide. C’est donc des maladies à ne pas prendre à la légère…

Manger lorsqu’on se bat contre un trouble alimentaire, c’est s’obliger à mettre une cuillère à soupe de féculent en plus, à ajouter cette demi-cuillère de sauce qui nous fait si peur. C’est aussi devoir se nourrir plus que les autres personnes autour de soi qui elles ne souffrent pas de trouble alimentaire. J’explique dans cet article pourquoi les personnes récupérant d’un trouble alimentaire doivent manger plus pour regagner du poids. Guérir d’un trouble alimentaire c’est également se forcer à manger plus tandis que notre appareil digestif n’a plus l’habitude d’ingérer une quantité normale de nourriture. C’est continuer de se nourrir malgré les douleurs au ventre. C’est devoir manger malgré la culpabilité et la voix de l’anorexie qui nous hurle de n’avaler que de la salade et des pommes. C’est aussi finir tous ses repas en étant frustré, en se demandant s’il l’on n’aurait pas dû prendre plus ou plutôt moins. C’est ruminer quant au repas qu’on a mangé, et ce encore pendant des heures après l’avoir terminé.

Manger, lorsqu’on se bat contre un trouble alimentaire, c’est l’enfer.

Penser sans cesse à la nourriture

Lorsqu’on souffre d’un trouble alimentaire, on parle souvent d’une petite voix. Dans mon cas, cette petite voix c’était elle, l’anorexie. Presque toutes les heures, j’entendais sa voix me faire comme un récapitulatif de ce que j’avais déjà mangé et ce que j’avais encore le droit de manger le reste de ma journée. Dès que je commençais à ne plus trop l’entendre et à me changer les idées, elle revenait au galop. Elle venait me dire que je devais culpabiliser pour tout ce que j’avais mangé. Elle me titillait pour que j’aille faire du sport, histoire de griller le maximum de calorie. 

Lorsqu’on souffre d’un trouble alimentaire, on a faim. Oui vraiment, on a terriblement faim. Moi j’entendais mon ventre gargouiller si fort que je mettais de la musique à fond pour ne pas l’entendre. J’avais tellement faim, mais l’anorexie m’empêchait de me nourrir, car il n’était pas l’heure à laquelle elle m’autorisait de me restaurer. Parce que souffrir d’un trouble alimentaire c’est aussi se battre sans cesse pour ne pas écouter la sensation de faim de son corps. Alors je me nourrissais par procuration. Je visionnais des recettes en vidéo, des photos de nourriture… j’y consacrais bien 2 heures chaque jour pour cela sur internet. C’était totalement malsain. Autre chose complètement maladive : je m’assurais que les autres mangent bien, mais surtout plus que moi. Dès que j’en avais l’occasion, je leur proposais des gâteaux, des biscuits, des bonbons… jusqu’à cuisiner des pâtisseries pour eux afin de les regarder en manger sans en prendre une miette.

 C’est ça aussi souffrir d’anorexie : avoir des comportements malsains et malveillants envers ses proches. C’est avoir honte de soi, jusqu’à même se détester. Mais c’est surtout ne pas parvenir à faire différemment. C’est être sous l’emprise d’un monstre qui est invisible, que les autres ne voient pas, mais surtout qu’ils ne comprennent pas.

Et le pire, c’est que la nourriture est PARTOUT. Si vous avez enfin réussi à ne plus y songer ne serait-ce qu’une fraction de seconde, il y a toujours quelque chose pour vous y faire repenser : vous passez devant une boulangerie, votre collègue a ramené le petit-déjeuner au bureau, vos amis vous invitent à un restaurant, vous apercevez des posts de nourriture sur les réseaux sociaux, etc. Si vous ne souffrez pas de trouble alimentaire, pour mieux comprendre vous pouvez vous imaginer que vous êtes sans cesse confronté à votre pire crainte tous les jours, et ce plusieurs fois dans la journée. Par exemple, si vous avez peur des énormes mygales : Vous vous réveillez le matin et vous devez faire face à une immense mygale qui vous attend dans la cuisine. Ensuite, vous sortez et vous en croisez une dizaine dans la rue. Vous devez êtes en constante alerte et toujours faire attention. Vous arrivez au bureau, on vous a ramené des mygales servies sur un plateau. Le midi, rebelote une mygale… et je vais m’arrêter là en supposant que vous avez compris ! Vraiment imaginez-vous cette situation.

Et quand arrivait le moment de dormir, il m’était impossible de fermer l’œil sans devoir recompter mon total calorique de la journée. Des chiffres, des calories, des kilomètres, des grammes… Lorsque vous souffrez d’un trouble alimentaire, votre tête est envahie par les nombres.

Avant de dormir, je devais planifier mes repas du lendemain qui étaient pourtant similaires à ceux de la veille. Je devais préparer ma séance de sport pour être certaine de pouvoir la faire même si ça impliquait que je travaille mes cours jusqu’à minuit ou que je ne vois pas mes amis que je n’avais pas vu depuis déjà 3 mois.

Le poids et la balance

Souffrir d’un trouble alimentaire c’est monter sur la balance, dans certains cas plusieurs fois par jour, puis pleurer après avoir vu le chiffre. Même si cela n’implique que +100 grammes. La balance c’est elle qui avait le pouvoir de déterminer si oui ou non j’avais le droit de manger toutes mes tartines à mon petit-déjeuner.

Lorsque vous êtes atteint d’un trouble alimentaire, vous réduisez votre vie à un seul chiffre : votre poids. C’est ce put*** de nombre qu’indiquait la balance qui me disait si j’avais le droit d’être heureuse ou non ! Souffrir d’anorexie c’est souhaiter peser un poids de plus en plus bas, tellement faible qu’on en devient presque inexistant.

Je savais que j’étais en sous-poids, je savais que je devais reprendre du poids si je ne voulais pas mourir. Et j’avais envie de regagner du poids pour guérir. Mais c’était plus fort que moi, je n’y arrivais pas. J’étais satisfaite uniquement si le poids avait diminué voire stagné. Parce que souffrir d’un trouble alimentaire, c’est aussi ça : savoir ce qu’il faut faire, mais ne pas réussir à mettre en œuvre des actions concrètes pour y parvenir.

Les autres

Avant l’anorexie, j’étais une fille sociable, souriante, qui allait toujours vers les autres. Lorsque je suis tombée malade, l’anorexie a tué ma vie sociale.

Lorsque je parle des autres, je fais d’abord référence à ma famille. Souffrir d’un trouble alimentaire c’est se rendre compte qu’on fait du mal à nos parents, à nos frères et sœurs, mais de rester impuissant face à cela. Non, je n’avais pas envie de faire pleurer ma sœur en lui déclarant qu’elle ne pouvait plus venir manger chez ses parents, car j’y vivais et que je ne supportais pas les invités. Non, je n’avais pas envie de regarder ma mère pleurer quand je lui disais que la seule chose qui pouvait m’arriver de bien c’était de ne pas me réveiller le lendemain matin. Non, je n’avais pas envie de voir mon père ruminer, culpabiliser et stresser parce qu’il voyait sa fille s’éteindre à petit feu. Lorsqu’on est atteint d’un trouble alimentaire, on voit son entourage souffrir également, mais on ne parvient pas à faire autrement. Ce n’est pas une question de manque de volonté ou d’essayer d’attirer l’attention. C’est juste qu’on a tellement peu d’estime pour soi qu’on n’arrive pas à se protéger et à s’aimer soi.

Les autres font aussi référence à mes amis. Durant mes 4 années d’anorexie, je me suis vu refuser des dizaines d’invitations à des soirées, des restaurants ou des week-ends entre copines simplement parce que je craignais de ne pas pouvoir contrôler les repas. J’avais peur que les autres fassent une remarque en ce qui concerne ma façon de manger, quant au poids que j’avais probablement perdu tandis que j’avais le sentiment d’avoir grossi. Souffrir d’un trouble alimentaire, c’est se couper de ses amis malgré soi. Non, on ne le fait pas exprès de rater toutes les invitations. Notre trouble alimentaire ne nous laisse pas le choix que de les refuser. L’isolement est le meilleur ami de l’anorexie. À deux, ils formaient un combo de choc et se trouvaient en pleine puissance pour m’anéantir.

Et enfin, les autres font référence à toutes les personnes que je pouvais croiser dans la rue. Leurs regards pesants sur la maigreur de mon corps. Leurs mots mal placés sur mon apparence ou ma manière de manger. Leur incompréhension blessante sur la maladie qui me terrassait. Et puis leur façon de manger. Une personne atteinte d’un trouble alimentaire à un comportement terriblement malsain à l’égard de l’alimentation des autres : surveiller ce qu’ils mangent, quelle quantité, à quelle heure, etc. Quand j’étais malade, mon trouble alimentaire ne me laissait jamais démarrer le repas en premier. Je devais toujours commencer de manger lorsque les autres étaient déjà à la moitié de leur repas. C’était épuisant : se nourrir en fonction des autres sans écouter les besoins de son corps.

Et si jamais ils venaient à parler de leur poids, leur alimentation ou du prochain régime qu’ils allaient essayer… cela réveillait mon trouble alimentaire et multipliait par 10 ma culpabilité et mes comportements destructeurs envers moi-même. Dans cet article, je vous donne des conseils pour gérer les personnes qui suivent un régime autour de vous

L’hyperactivité

Regarder un film Netflix à 15 : 00 un dimanche après-midi ? Faire une sieste dans l’après-midi pour se reposer ? Faire une grasse mat’ jusqu’à 10 : 00 du matin ? Ou simplement, s’assoir plus de 2 heures sans bouger ? Je n’avais plus le droit à tout ça. L’hyperactivité accompagne souvent les troubles alimentaires. L’hyperactivité c’est pas juste faire plus de 5 séances de sport par semaine. Non, l’hyperactivité c’est également aller faire ses courses au magasin de l’arrondissement d’à côté. C’est aussi faire le maximum de trajet à pied. C’est pareillement ne jamais avoir le droit d’emprunter un ascenseur. C’est aussi gigoter continuellement lorsqu’on est assis sur sa chaise. C’est aussi être constamment en train de penser ou de réfléchir à quelque chose qui nous pompe de l’énergie. L’hyperactivité, c’est ne jamais s’accorder de repos. Vraiment, jamais.

Les TOCs (troubles obsessionnels compulsifs)

Lorsque j’étais malade, ma vie était rythmée par les TOCs : les troubles obsessionnels compulsifs. Bien évidemment, cela commençait dans l’assiette : je ne pouvais pas manger si chacune des catégories d’aliments était bien distincte l’une de l’autre dans mon assiette. Il fallait que je coupe tout en petits morceaux, que je fasse des mélanges très bizarres… Ensuite, il y avait les TOCs de comptage : les calories, les grammes. C’était compter, recompter et re-recompter. J’avais également des TOCs de vérification. Je vérifiais que je sentais toujours bien les os de ma cache thoracique, que je pouvais toujours faire le tour de mon biceps avec mes doigts. Et puis il y avait les TOCs dans le ménage : je ne pouvais pas manger tant que le ménage n’était pas fait et que mon appartement était totalement propre.

Pourquoi tous ces TOCs ? Pour avoir un sentiment de contrôle. Pour se rassurer. Mais en fait, ce ne sont que des illusions. Compter les calories, toucher mes os, faire le ménage ne me mettait pas plus en sécurité. Et puis il y a le regard des autres, encore une fois. Lorsque je mangeais à des repas de famille, il m’était impossible d’abandonner mes TOCs. Je détestais la façon dont les gens m’observaient manger en me demandant ce que je pouvais bien foutre avec ces aliments ! Je savais que c’était stupide et que j’avais l’air d’une folle en faisant cela. Mais c’était plus fort que moi. C’était la maladie qui me dictait cela.

La culpabilité

La culpabilité est le sentiment qui nous hante lorsqu’on souffre d’un trouble alimentaire. La culpabilité après avoir mangé évidemment : Est-ce que j’ai trop mangé ? Est-ce que je n’ai pas fait une connerie en me resservant ? Pourquoi ai-je mangé ce pain ?! Pourquoi ai-je compulsé sur ces puta*** de biscuits ?! Mais malheureusement, la culpabilité ne se limite pas à la nourriture. Il y a la culpabilité de ne pas faire assez : pas assez de sport, pas assez de travail à l’école ou en entreprise, pas assez de marche, pas assez de ménage… juste pas assez. Je me souviens combien je culpabilisais d’être assise sur une chaise en cours. Je n’avais pas d’autre choix que de rester assise et la culpabilité rongeait tellement mes pensées que je n’arrivais plus à me concentrer sur l’intervenant de mon école.

Et puis il y a la culpabilité d’être malade. Combien de fois je culpabilisais d’être anorexique. Je me disais que si je n’étais pas malade, mes parents ne seraient pas aussi inquiets, que ma sœur ne devrait pas m’envoyer un message dès qu’elle souhaitait voir ses propres parents pour ne pas me déranger pendant un repas. J’aurai sans doute était une meilleure amie pour mes copines. Bref, je me culpabilisais pour une maladie que je n’avais pas demandée et dont j’étais moi-même la première victime.

La honte

La honte est l’autre sentiment qui cohabite avec la culpabilité dans notre tête. Quand j’étais anorexique, j’avais honte de mon corps maigre. J’avais honte de porter trois couches de vêtements, même lorsqu’il faisait 30 degrés dehors. J’avais honte de ressembler à une vieille de 50 ans alors que j’en avais 22. J’avais honte d’être toujours tendue et stressée dès qu’on parlait de nourriture ou qu’il y avait quelque chose à manger à proximité.

Lorsque je suis tombée dans les compulsions alimentaires puis dans la boulimie, j’avais honte de mes crises. Je passais de boulangerie en boulangerie, englobant des muffins, cookies, brioches et j’en passe. Je voyais déjà dans le regard des commerçants leur pitié de me voir stressé en train d’acheter une quantité astronomique de nourriture. Ils me voyaient maintenant souvent et se doutaient que ma relation avec la nourriture n’était pas saine. Et puis j’avais honte de mon comportement face aux passants dans la rue. Je mordais dans une brioche puis le balançais dans la poubelle à proximité. Aussi vite, je me ruais dans un magasin pour acheter d’autres sucreries avec lesquelles je répétais la même action. Il m’est déjà arrivé de jeter un aliment puis d’aller le récupérer dans la poubelle, devant tout le monde… Même la honte n’arrêtait pas mon trouble alimentaire. Je me haïssais plus que tout de faire des choses pareilles.

J’avais encore plus honte de moi devant mes parents. Ma mère m’a déjà surprise en train de faire une crise de boulimie, vomitive ou non. Et elle me demandait pourquoi je n’avais pas réussi à me contrôler. Cette question que moi-même je me posais, mais à laquelle je ne savais pas répondre. J’avais l’impression de terriblement la décevoir. Après chaque crise, nous discutions ensemble. On se disait toutes les deux que c’était certainement la dernière, que maintenant j’avais compris les choses. Jusqu’à ce que le lendemain une nouvelle crise survienne, voire même parfois quelques heures après notre discussion.

Ces sentiments de honte et de culpabilité étaient tellement puissants qu’ils généraient souvent des envies suicidaires chez moi. Combien de fois j’ai marché près d’une ligne de chemin de fer en me disant qu’il fallait que je trouve le courage de sauter sous le prochain train ! Parce que vivre avec un trouble alimentaire c’est aussi ça : avoir des désirs de mettre fin à sa vie en permanence. Avoir la sensation que la mort est la seule arme qui permettrait d’arrêter la petite voix dans notre tête.

Le froid

Si vous n’êtes pas ou n’avez pas été atteint.e de trouble alimentaire, vous n’imaginez pas à quel point on a froid lorsqu’on souffre de ces troubles. Le froid est là en permanence. Comme un corps sans vie. J’avais tellement froid que je me collais souvent au radiateur de ma chambre. J’avais déjà 4 couches de vêtements sur moi, mes mains sur le radiateur, mais elles restaient froides. Mettre un t-shirt sans avoir froid n’était plus possible pour moi. Même en plein été. Même lorsqu’il faisait plus de 30 degrés. Je devais toujours avoir un petit gilet sur moi parce que le froid glaçait mon corps.

La solitude

La solitude est la meilleure amie des troubles alimentaires, avec la culpabilité et la honte. Ces derniers sont en pleine puissance lorsqu’ils se trouvent isolés de tout le monde. Pendant mon anorexie, je me suis vu rejeter des dizaines d’invitations m’empêchant de profiter de mes amis, de voir ma famille. J’avais tellement besoin d’eux, mais paradoxalement je refusais de les voir. Encore une action de l’anorexie que je ne maîtrisais pas.

Mais la solitude réside même lorsqu’on se trouve accompagné en fait. Parce qu’on a beau avoir notre famille et nos amis autour de nous, aucun d’eux ne comprend réellement ce qu’on vit tant qu’ils ne l’ont pas vécu. Ils ont beau nous apporter tout le soutien du monde, nous sommes la seule personne à nous battre contre la maladie. Nous sommes la seule personne à pouvoir guérir. Et c’est vraiment difficile de se sentir seule, incomprise.

Notre reflet dans le miroir

Lorsqu’on souffre d’un trouble alimentaire, nous sommes obnubilés par notre image corporelle. Chaque matin et chaque soir, je vérifiais dans la glace que j’avais toujours mon corps squelettique. Comme-ci j’avais pris 10 kilos dans la journée. Cela peut paraître complètement insensé. Mais pourtant, j’avais parfois réellement la sensation d’avoir pris 10 kilos et qu’on ne voyait que cela.

Lorsque je marchais dans la rue, je regardais systématiquement mon reflet dans les vitrines. Non pas que j’étais narcissique. Loin de là, mais j’avais ce besoin de vérifier que j’étais toujours aussi maigre. C’était une obsession constante. Une autre obligation de la maladie.

Les moments festifs

Le jour de son anniversaire, la nouvelle année, les fêtes de Noël… ces jours-là ont toujours été mes moments préférés dans l’année. Je les attendais avec impatience. Sauf lorsque j’ai eu mes troubles alimentaires. À ces moments-là, je les craignais plus que tout.

Le jour de mon anniversaire, je redoutais qu’on m’offre des bonbons, des gâteaux ou chocolats. J’appréhendais de devoir organiser une fête et que donc j’allais devoir nourrir les invités et avoir ce besoin de tout contrôler pour obéir à mon anorexie. Pendant 4 ans, j’étais souvent seule le jour de mon anniversaire. Je pleurais parfois parce que j’avais mangé un chocolat. J’avais envie de souffler les bougies sur mon gâteau pour faire un vœu. Mais je ne pouvais pas manger mon gâteau, je n’y arrivais pas. Alors on ne faisait pas de gâteau.

Les fêtes de fin d’année je les redoutais dès le début novembre. Je me souviens de mon Noël 2017. J’ai pleuré du début à la fin. Je voyais toute ma famille me regarder, complètement démunie. Et moi j’étais terrifiée par toute cette nourriture qui m’apeurait, que je désirais, mais que l’anorexie m’interdisait. Je n’avais plus le droit de simplement manger et célébrer Noël et la nouvelle année. Je devais résister, me contrôler pour ne pas craquer sur un aliment. Lorsque j’arrivais à la table de Noël, je ne voyais pas ma famille, j’additionnais mentalement toutes les calories qui se trouvaient sur la table. Je ne pouvais plus profiter de ceux qui m’entouraient et que j’aimais. J’étais esclave de mon anorexie.

Me battre contre l’anorexie est la chose la plus compliquée que j’ai surmontée. C’est une bataille quotidienne, constante, à chaque seconde de chaque journée. C’est comme avoir un démon en soi qui critique chaque chose que l’on réalise, mange ou pense. Vivre avec un trouble alimentaire c’est comme tomber d’un bateau qui nous maintenait dans une stabilité générale dans la vie. Et à chaque fois que vous êtes sur le point de remonter sur le bateau, vous vous prenez une grosse vague qui vous renvoie loin du navire. Vous avez envie d’arrêter de nager, vous êtes épuisé et vous voulez abandonner pour vous laisser couler.

Vivre avec un trouble alimentaire c’est comme essayer de respirer dans un tout petit bocal où il n’y a presque pas d’air. À chaque respiration, on a l’impression qu’on se rapproche un peu plus de la mort. C’est une bataille difficile, mais je suis la preuve que l’espoir existe et est réel. Continuez de vous accrocher. Continuez de respirer peu à peu jusqu’à ce que vous sortez de ce petit bocal qui vous empêche de vivre. Le rétablissement consiste à respirer de mieux en mieux, et tellement mieux qu’un jour vous réussirez à faire exploser le couvercle du bocal pour en sortir. Il se pourra que le couvercle tente de se révisser par lui-même. Mais votre respiration aura déjà affronté des épreuves qui l’auront rendue plus forte. Elle sera donc capable de rouvrir le couvercle d’autres fois encore. Tenez-bon. Je vous assure que ça en vaut la peine.

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8 commentaires

merci tellement pour cet article … il y a des choses comme manger par procuration par exemple que j’avais l’impression d’être seule à faire … mais non! merci vraiment ! ça me permet de « légitimiser » toutes ces pensées obsédantes quotidiennes qui m’assaillent 😶
merci encore !
mathilde 🧚🏻‍♀️

Merci pour ton commentaire ! Tu as un joli prénom hihi (c’est le même que le mien :p)

Whaouu ! Cet article est tellement bien écrit, tellement réel. J’ai l’impression que tu as écrit que ce je pensais mais que je n’arrive pas à exprimer, ce que j’essaye d’expliquer pour me justifier mais que personne ne comprend jamais. Cet article est d’une puissance merveilleuse et j’espère pouvoir grâce à lui faire comprendre à ma famille et surtout à mes frères combien je suis désolée et que je bats plus que tout même si ce n’est pas très visible.

Merci beaucoup pour ton commentaire ! Je suis contente si cet article résonne en toi et que ça puisse aider tes proches à mieux te comprendre 🙂

Ma fille se bat contre l’anorexie depuis plusieurs années, merci pour votre partage qui permettra aux proches de comprendre le combat quotidien des malades. C’est une pathologie difficile à cerner, il nous a fallu beaucoup de temps pour comprendre ce fonctionnement si particulier. Ma fille commence à respirer un petit peu mieux dans son bocal, j’attends avec impatience de voir sauter le couvercle, merci de nous montrer qu’on a raison d’y croire, que la guérison est possible.

Merci pour votre commentaire ! Je suis certaine que votre fille réussira un jour à faire sauter le couvercle ! Il faut garder espoir et se répéter constamment qu’elle va y arriver ! C’est vraiment important de ne jamais cesser d’y croire. Bon courage 🙂

Wow… Tu as su mettre des mots sur des sentiments, des actions et des pensées que je pensais être totalement marginales, je ne me suis jamais autant reconnue dans un texte et savoir qu’en réalité on est tant à le ressentir, ça fout un grand coup de fouet 🙁 Mais je ne peux pas m’empêcher de me sentir « pas assez malade encore », comme si je n’étais pas encore assez légitime de me proclamer anorexique et ça me pousse à aller encore plus loin… Est-ce que c’est normal? A partir de quel moment peut-on réellement « mériter » la guérison, et est ce que c’est « l’anorexie » qui parle quand on veut se prouver à soi même que l’on doit aller plus loin pour vraiment être digne de guérir? Je suis réellement perdue par rapport à ça

J’ai tellement de gratitude pour ce blog que je ne sais comment l’exprimer. C’est la première fois, depuis plus de dix ans que je lutte contre les troubles alimentaires, que je lis des mots qui témoignent si justement de la maladie. J’ai presque l’impression que tu es entrée dans ma tête, que tu as écrit les mots exacts que j’aurais pu écrire concernant cet épuisant enfer quotidien.
Merci, et s’il te plaît, continue.
Elodie

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